Prises de conscience.

“Les militantes se sont efforcées d’accroître le sentiment de responsabilité communautaire vis-à-vis des femmes qui se battent pour élever leurs enfants seules. Pour elles, il ne fait pas de doute que la compréhension de la condition des Noires pauvres passe à la fois par les mouvements de libération noir et féministe. Elles affirment que la réalité du vécu des plus misérables de leurs soeurs doit être placée au coeur de toute analyse visant à établir une organisation politique de masse.” L’auteure du texte reproduit ici est historienne et professeure à la New-York University. Elle a écrit des critiques sur le black nationalism et le black feminism : ses analyses sont basées sur les rapports entre trois oppressions : race, genre et sexualité. On ne reprochera pas à une universitaire d’oublier l’oppression de classe …

Racisme et sexisme.

La confrontation des féministes noires aux formes conjointes de l’oppression.

Aux Etats-Unis, dans les années 60 et 70, les victimes, les marginaux, les rebelles ont clamé de plus en plus haut et fort leur volonté de reconnaissance et de justice. Les femmes noires ont participé à ces revendications en s’associant, de façon certes discrète mais néanmoins importante, aux mouvements de libération, noir d’abord, puis féministe. L’aile la plus radicale de chacun de ces groupes a basculé les idées reçues sur les relations de force établies dans les domaines qu’elle contestait, en s’attaquant à l’hégémonie idéologique de la classe dominante. En posant notamment la question de savoir ce qu’une telle prise en compte changerait à la compréhension de l’histoire, nombreux sont ceux qui en ont exigé une réécriture incluant pour les uns, les Noirs, pour les autres, les femmes. Ainsi par exemple, en insistant piour que soit reconnue la présence d’esclaves noirs lors de la guerre d’indépendance contre la Grande-Bretagne, les contestataires ont révélé le non-dit des fondamentaux libéraux de leur pays.

Si les femmes noires ont coopéré à cette révision de l’histoire américaine, il est devenu de plus en plus évident que, malgré les coups portés à l’idéologie libérale, elles gardaient le secret sur leur expérience propre, pourtant aussi douloureuse qu’exemplaire. Les féministes noires furent les premières à poser des questions du genre : “Où étaient les femmes noires ? Qu’avons-nous fait ? Quel sens ont dans nos vies l’esclavage et la liberté ?” Lorsqu’elles se furent emparées de ces problèmes, elles découvrirent, sensibilisées par le mouvement féministe, que l’histoire des Noirs était presque exclusivement racontée du point de vue de la lutte entre hommes noirs et blancs. C’est ainsi que le viol des femmes noires par les négriers blancs avait été initialement ressenti comme une atteinte à l’identité virile des hommes noirs, dans la mesure où il faisait preuve de leur tragique impuissance face au pouvoir masculin blanc. Mais le traumatisme physique et psychologique dont avaient souffert les femmes noires qui avaient bel et bien fait l’objet de cette violence ordinaire était passé sous silence.

Les femmes noires ont exigé que l’histoire noire soit reconsidérée, et nombreuses furent celles qui s’adressèrent aux féministes blanches afin d’être soutenues et encouragées. Les comportements et les actes racistes de leurs nouvelles alliées les choquèrent jusqu’à ce qu’elles aient compris que la majorité des femmes qui peuplent la planète -c’est à dire celles qui n’appartiennent ni à la race blanche ni à la classe moyenne- ne comptait pour rien dans le mouvement féministe. L’accent mis par les féministes blanches sur l’attention à accorder au vécu des femmes suppose des implications potentiellement radicales mais ne s’applique en réalité qu’à un très petit nombre. En outre, leurs théories ont manifestement été bâties comme si l’expérience des Européennes et des Américaines était une donnée universelle. A titre d’exemple, les historiennes blanches et féministes ont décrit la lutte des femmes pour le droit de vote sans faire aucune part aux femmes noires. La participation de ces dernières à ce mouvement, effective en dépit du racisme des militantes blanches, est restée dans l’ombre jusqu’en 1977, date du mémoire de Rosalyn Terborg-Penn, historienne féministe et noire. Auparavant, les interprétations féministes de la victoire qui, en 1920, donna le suffrage électoral aux femmes, méconnaissaient l’expérience vécue des femmes noires, dont la plupart vivaient dans un Sud qui refusait d’accorder le droit de vote à tous les Noirs, hommes ou femmes. Après l’avoir obtenu aux élections fédérales de 1867, les hommes noirs se l’étaient vu supprimé dans la majeure partie des Etats du Sud au cours des années 1890. En 1920, les femmes noires se joignirent à ces hommes, en tant que citoyennes qui se voyaient dénié un droit constitutionnel.

En 1977, le collectif Combahee River, une des premières organisations féministes noires, a défini comme simultanéité des oppressions la réalité qu’affrontent les Afro-Américaines :

“Pour nous, la politique de sexe du patriarcat est tout aussi prégnante dans la vie des femmes noires que les politiques de classe et de race. Aussi nous est-il souvent difficile de distinguer entre oppression de race, oppression de classe et oppression de sexe, puisque nous les vivons la plupart du temps de manière simultanée. Nous savons qu’il existe une oppression racialo-sexuelle qui n’est ni purement raciale ni simplement sexuelle, comme par exemple le viol des femmes noires par les hommes blancs en tant qu’arme de répression politique.”

(…)

Modes d’organisation des féministes noires.

La nécessité de soutenir les femmes noires chefs de famille est devenue un argument clé pour la plupart des groupes féministes. Delta Sigma Thera par exemple, importante association d’étudiantes et d’ex-étudiantes noires, a subventionné dans tout le pays des ateliers de travail sur les mères noires célibataires. Les militantes se sont efforcées d’accroître le sentiment de responsabilité communautaire vis-à-vis des femmes qui se battent pour élever leurs enfants seules. Pour elles, il ne fait pas de doute que la compréhension de la condition des Noires pauvres passe à la fois par les mouvements de libération noir et féministe. Elles affirment que la réalité du vécu des plus misérables de leurs soeurs doit être placée au coeur de toute analyse visant à établir une organisation politique de masse.

Les efforts entrepris pour trouver des alliés dans les groupes noirs et féministes ont cependant engendré bien des déceptions. de fait, décider d’embrasser le féminisme noir risque d’amener à des découvertes effrayantes, puisque ce choix expose les femmes à la condamnation de la société noire. Et dans un monde aussi franchement raciste, rares sont celles qui prennent à la légère la décision de perdre la protection de la communauté.

Il est arrivé que des femmes noires soient confrontées à l’hostilité ouverte de Noirs anti-féministes. Dans le mouvement de libération noir, on les a accusées de bien des crimes, qu’il s’agisse de vouloir déstabiliser la fragile famille noire ou de conclure l’alliance avec l’ennemi (les femmes blanches). Elles se voient souvent reprocher de minimiser l’impact qu’a le racisme sur leurs vies et de se laisser détourner du vrai combat antiraciste au profit d’un problème, le sexisme, supposé ne pas exister dans la communauté noire. Peu importe qu’elles dénoncent avec virulence les effets dévastateurs du racisme sur l’existence des hommes noirs ; les féministes sont suspectées de haïr ces derniers parce qu’elles les interpellent également sur leur sexisme.

Les invectives adressées aux lesbiennes noires, les dénonçant comme traitres à leur race, ont tout particulièrement éprouvé le féminisme. Dans la communauté noire, l’hétérosexime s’exprime au moyen de la violence physique et d’une agressivité verbale. On entend parfois dire que, si l’homosexualité va de soi pour les Blancs, elle ne saurait convenir aux Noirs. Cette hostilité déplacée contre le lesbianisme au nom de la solidarité de race néglige l’importante théorisation effectuée par les lesbiennes noires, militantes ou écrivains. dans une culture où le racisme s’enracine profondément sur une conception de la féminité aussi conservatrice que sexiste, le seul fait de mettre au défi ce genre de notion revient à miner les fondements mêmes du racisme. Quand les femmes afro-américaines revendiquent une identité lesbienne, elles remettent en question cette idée de la féminité qui depuis si longtemps obsède les Noirs. Quelle que soit la gène que suscitent au premier abord leurs actions, elles n’en permettent pas moins de franchir un pas important vers la destitution de vieilles valeurs sexistes essentielles pour le racisme.

L’hétérosexualité constitue une des forces d’oppression qui, conjointement au racisme, travaille en profondeur à définir comment chacun doit vivre sa vie et considérer le monde. C’est pourquoi le féminisme noir est par nécessité un combat mené sur tous les fronts contre l’ensemble de ces forces. Pour les féministes afro-américaines, il est clair que la libération du peuple noir restera incomplète sans la libération des femmes et la fin de l’hétérosexisme. Leur bataille contre les définitions sexistes et stéréotypées du féminin frappe au coeur de l’idéologie raciste.

E. Frances White.

(traduit de l’américain par Oristelle Bonis)

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