Enfermement et transformation.

Le texte qui suit est un chapitre du livre “Prisonnières” (1977) enquête sociale faite par deux femmes elles-mêmes emprisonnées, Catherine Erhel et Catherine Leguay. La mère remplit sa fonction de reproduction de la force de travail : plier les enfants aux impératifs de la société telle qu’elle est. La femme qu’elle est aussi, est opprimée par le patriarcat. La femme-mère reproduit un système -capitaliste et patriarcal- qui l’opprime, la réduit et la nie en tant que personne autonome.

Les femmes peuvent transformer ensemblE le rôle de reproduction qu’on leur a assigné, en une force pour se libérer.

” Dans une famille idéale, telle que la représente l’imagerie publicitaire et idéologique dont nous sommes nourries dès notre enfance, les hommes travaillent, les enfants sont beaux, gentiment turbulents, réussissent à l’école, et la femme est le pilier du bonheur familial.

L’image de la famille idéale, la définition sociale de ce que chacun devrait être et faire, intervient pour occulter les vraies causes de l’oppression des femmes (…) La Famille-Heureuse est un mirage qui, par ses aspects séduisants, exerce une véritable fascination. Une fascination qui se retourne en oppression pour la classe ouvrière, puisque c’est un modèle qui correspond au mode de vie de la bourgeoisie, au mode de domination de la bourgeoisie.

Dans sa vocation d’éducation la mère est essentiellement répressive et conservatrice. Elle mate, elle dresse ; elle canalise l’énergie un peu anarchique des enfants dans des rapports affectifs (…)

La mère porte en écharpe les valeurs qui la nient en tant que femme ; elle les met en pratique et cherche à s’y réaliser. Elle se fait par là même l’instrument de sa propre domination.”

L’ENFERMEMENT FAMILIAL.

Coups, mauvais soins à enfants, infanticides, meurtres, tous ces délits ont pour cadre la famille. Les journaux à sensation parlent de « délits de sang », nous dirions plutôt « délits de l’enfermement familial » – que la société, comble d’ironie, résout dans l’enfermement carcéral !

Qu’ils soient des gestes de révolte, des cris d’impuissance ou des revendications de vie, ces délits n’ont que des victimes, y compris par la femme qui les commet.

Elle se débat dans une souffrance qu’elle ne maîtrise pas et dont elle accuse le père, l’enfant ou celui qui lui paraît l’agent le plus visible de son oppression.

Impuissante à démêler son enfermement, elle est coupable, elle est victime, autant et aussi peu que l’enfant qui pleure, le mari qui chôme ou travaille trop, qui la délaisse ou qu’elle voudrait quitter, enfin qui ne convient pas.

La justice est seule à s’y retrouver dans cette danse des incertitudes ; elle tranche, désigne la coupable, en fait un monstre ou une martyre… et replâtre ainsi l’image de la famille, lieu d’amour et d’harmonie, un moment ébranlée.

Si les délits familiaux naissent du quotidien et de la vie normale de la famille, il est rare que leur violence soit dirigée contre l’institution familiale.

Le viol familial, le dépérissement des enfants, l’infanticide déguisé en fausse couche aménagent le modèle familial, sans le bousculer vraiment.

Incestueux ou pas, le père reste le père. Infanticide ou pas, la femme qui a fait une « perte de huit mois et demi » reste la mère. Délictueux ou pas, les rôles restent traditionnels.

Il en est de même pour les coups, les mauvais traitements à enfants ou les meurtres. Ils refusent un surcroît d’oppression, une rivale, un enfant supplémentaire à qui l’on attribue tous les péchés, sans
remettre en cause là non plus la structure familiale de base.

La violence des femmes ne s’adresse pas à la Famille, mais au contraire à ce qui les empêche de réaliser l’image de la famille idéale.

Dans une famille idéale, telle que la représente l’imagerie publicitaire et idéologique dont nous sommes nourries dès notre enfance, les hommes travaillent, les enfants sont beaux, gentiment turbulents, réussissent à l’école, et la femme est le pilier du bonheur familial.

Lorsque le quotidien ne correspond pas à cette utopie aseptisée, mais à un affrontement permanent, à une violence quotidienne, il est moins difficile de se révolter contre l’homme qui ne ramène pas
assez de sous que contre le patron qui surexploite l’ouvrier et par voie de conséquence sa famille.

Moins difficile d’accuser les enfants d’être là et d’être à charge que de s’interroger sur les conditions de contraception et d’avortement. Moins difficile de les punir de déserter l’école et donc de les mettre au boulot dès que possible, que de s’en prendre au système d’enseignement.

La famille n’enferme pas seulement dans la maison et dans un cercle de relations étroit, elle enferme aussi dans un mode de penser étroit. Dans sa vie « normale » elle est un enfermement
idéologique. L’image de la famille idéale, la définition sociale de ce que chacun devrait être et faire, intervient pour occulter les vraies causes de l’oppression des femmes et de l’exploitation des
hommes.

La Famille-Heureuse est un mirage qui, par ses aspects séduisants, exerce une véritable fascination. Une fascination qui se retourne en oppression pour la classe ouvrière, puisque c’est un modèle qui
correspond au mode de vie de la bourgeoisie, au mode de domination de la bourgeoisie.

A qui appartient en effet cette image véhiculée par la publicité, d’une famille moderne, esthétique, harmonieuse, d’une femme «réussie », maîtresse d’elle-même, de sa maison, de son homme.

Où l’homme a tout entre les jambes ; où l’enfant (un seul) est un accessoire du décor ; où elle-même est aussi décorative (oisive et inexpressive) que la plante verte d’à-côté (une belle plante !) ; où elle est aux pieds de ses deux hommes, qui lui donnent son identité de femme, de mère ; où elle est belle dans sa fonction de femme-potiche-femme-bonniche. Où enfin – le comble – elle est instrument de plaisir entre « la pipe et le pull ! “

Il est bien évident que le ciment qui permet à une femme d’être à la fois ménagère, femme-objet et mère, c’est le fric. Les contradictions entre ces différents rôles se résolvent au « Bonheur des Dames ». Achetez, mesdames, et vous existerez. En tant que consommatrices, les femmes sont interpellées, valorisées, même si cela doit les réduire elles-mêmes à l’état d’objet. Mais qu’en est-il de celles qui ne représentent pas un pouvoir d’achat ? Elles sont niées, oubliées, elles n’existent pas.

De même, les femmes sont reconnues comme responsables de l’éducation des enfants.

Elles doivent transmettre les valeurs morales fondamentales, enseigner la hiérarchie des rapports sociaux de base. « Socialiser » les enfants, c’est les rendre conformes à la norme morale et sociale, en faire des animaux sociaux qui savent le Bien et le Mal, qui savent qu’on a toujours besoin d’un chef au-dessus de soi, que c’est naturel et nécessaire, qu’il faut d’ailleurs essayer d’être ce chef, etc..

Dans sa vocation d’éducation la mère est essentiellement répressive et conservatrice. Elle mate, elle dresse ; elle canalise l’énergie un peu anarchique des enfants dans des rapports affectifs, dans des
activités qui perpétuent les valeurs traditionnelles.

La mère disponible, ingénieuse, qui fait des prouesses avec des riens (comment des riens ! avec son travail), aussi bien que la mama bourrue qui a la main leste et le coeur sur la main, incarnent l’une et l’autre l’idéologie du dévouement, la gloire des tâches ingrates, le plaisir de l’abnégation dans le bonheur des autres.

La mère porte en écharpe les valeurs qui la nient en tant que femme ; elle les met en pratique et cherche à s’y réaliser. Elle se fait par là même l’instrument de sa propre domination. Son oppression
prendrait presque des couleurs gratifiantes lorsqu’elle vit par procuration sa « réussite » dans celle de ses enfants.

Porteuse et véhicule de l’idéologie dominante, premier modèle de l’opprimé heureux, la « mère de famille » est le maillon déterminant de la chaîne de pouvoirs qui va du pouvoir central, l’État, à l’intériorisation de la norme par chacun.

Elle est secondée – incitée – dans ce rôle glorieux de la bonne- ménagère-bonne-mère, par toutes les institutions qui entourent la famille : institution de la protection de l’enfance, institution scolaire, médicale, quelquefois psychiatrique et même judiciaire.

L’État ne néglige rien pour contrôler ce qui se passe dans les familles, car la famille est un relais important de la domination sociale.

Sa structure interne le reflète d’ailleurs bien. Le couple est fondé sur des rapports mercantiles : la dépendance économique de la femme, même lorsqu’elle travaille, son activité ménagère, sa fonction à dépenser, à organiser et non pas produire, etc. toute cette comptabilité sous-tend les rapports conjugaux.

La famille, elle, est fondée sur des rapports d’autorité complexe. Par-dessus la hiérarchie fondamentale père/mère/enfants, chacun se conquiert une zone réservée qu’il défend et étend au détriment des
autres (par exemple : la mère la cuisine, le père la table et l’heure du repas, les enfants la télévision).

Tous ces rapports internes font de la famille un centré d’apprentissage de la violence sociale où chaque opprimé devient oppresseur, un cercle fermé, saturé, où chacun se nourrit de la défaite de l’autre.

La mère est bien sûr le pôle principal de la violence familiale, la première victime de ce qu’elle a enseigné et impulsé. La famille qui devait être le lieu de sa réalisation en tant que femme devient le lieu de sa désillusion, un lieu de violence et d’affrontement, le lieu de son échec. Elle se sent coupable de l’échec de SA famille.

Victime/coupable de la famille, il n’y a rien d’étonnant à ce que cette contradiction se traduise en névroses ou explose en violences.

Modèle idéologique inaccessible à beaucoup, la Famille-Heureuse est un miroir aux alouettes, séduisant et enfermant. Les femmes s’engluent dans cette quête du bonheur familial, Graal utopique, mais aliénation réelle.

La famille est le lieu du pouvoir des femmes ? Oui, mais c’est aussi leur ghetto, leur prison.
La famille, lieu d’amour ? Oui, mais au prix de quelles contraintes, de quelles destructions, de quelles morts ?

La famille, lieu d’apprentissage de la norme sociale et morale ?
Oui, mais c’est aussi le centre d’apprentissage de la « perversion » sociale et morale : nous avons vu tout au long de ce chapitre comment la normalité familiale contenait et même favorisait l’inceste, le sadisme, le meurtre symbolique ou moins symbolique.

L’ « intimité familiale », l’image chaleureuse du petit univers affectif autour du foyer, fait de la famille un lieu caché, un sanctuaire inviolable qui autorise et protège différentes formes de sexualités à la marge de la norme, voire franchement illégitimes.

Cependant, la famille n’est pas un lieu de tolérance qui laisse s’exprimer les perversions. Elle en nourrit certaines, mais elle les cache. Un peu comme cette mère qui a nourri pendant trente ans son enfant anormal parce qu’il était né d’elle, mais qui le séquestrait dans un grenier, de même, la famille couve et
circonscrit ses « tares », les sexualités induites par l’enfermement familial.

Elle les subit comme le fruit de ses entrailles, comme organiquement liées à sa structure, à l’organisation de son pouvoir. Mais elle ne leur reconnaît d’existence, elle ne les laisse sortir du giron familial que lorsque le pouvoir a les moyens (par la morale, par les institutions de contrôle ou de coercition) de les encadrer, de les traiter.

La justice, par exemple, pour ne prendre qu’une de ces institutions, s’érige en arbitre des rapports familiaux, en pouvoir répressif supérieur au père, en pouvoir normatif supérieur à la mère ; elle les remplace lorsqu’ils sont défaillants à leur rôle ; elle semonce (discours judiciaire), elle avertit (mesures de contrôle divers) et elle punit, exactement comme une autorité familiale suprême, une famille d’Etat.

Aujourd’hui, la prise en charge de la famille par l’Etat est très forte, par le biais notamment des institutions psycho-sociales, de consultations conjugales dans les dispensaires ou dans des revues
spécialisées destinées aux familles ou même dans des émissions de radio.

Mais il n’en a pas toujours été ainsi, et la définition sociale de la sexualité familiale « normale » et des « délits familiaux » a beaucoup évolué en fonction de l’appareil de pouvoir dont la bourgeoisie disposait pour imposer ses normes.

L’inceste, par exemple, n’a été pénalement poursuivi qu’à partir de 1880-901. D’après Michel Foucault, l’inceste était couramment pratiqué dans les familles bourgeoises du XVIIIè.

La proximité spatiale et affective d’une famille unie faisait du père un « objet d’amour obligatoire » et accessoirement un amant.

Mais à partir du XIXè; la psychanalyse – pratique théorique et thérapeutique réservée à la bourgeoisie – permettait un déplacement de l’inceste réel vers un discours sur le désir incestueux, sur l’Œdipe. L’inceste devenait alors une pratique sexuelle des couches populaires, ouvrières et paysannes.

« Un quadrillage administratif et judiciaire serré a alors été aménagé pour y mettre un terme. Une chasse aux pratiques incestueuses s’organisait dans les campagnes et certains milieux urbains qui n’avaient pas accès à la psychanalyse. » (Foucault)

L’inceste devenait un délit. Il ne relevait plus du confessionnal mais du tribunal. Aujourd’hui les affaires d’inceste se jugent souvent à huis clos. Est-ce qu’on reviendrait au confessionnal ?

De même le « syndrome de l’enfant battu » est une introduction récente dans le langage médical. La pratique de battre les enfants plus que de raison » est fort ancienne, mais l’outillage administratif qui permet à l’Etat d’intervenir dans le traitement des enfants sans remettre en cause le principe de l’autorité des parents, ni leur contester la propriété des enfants, est, lui, fort récent.

Les allocations diverses, la médecine scolaire, l’assistance éducative, etc., permettent de contrôler, principalement dans les milieux populaires, tous les rapports familiaux, leur violence « normale » et leur sadisme abusif. La barrière entre les deux est ténue.

Car d’une part, la famille a vocation de dressage, ce qui se construit forcément dans la violence ; on lui reconnaît le droit de correction ; les coups sont une pratique éducative autorisée, voire obligatoire. D’autre part, il faut pénaliser les abus pour protéger la structure qui les génère, la famille. On soigne les symptômes pour faire durer le malade.

Il en est de même du meurtre. La fonction de normalisation sociale de la famille ne va pas sans victime. L’équilibre familial est souvent construit sur le sacrifice d’un membre. Equarrir, mutiler, voire castrer les rebelles n’est rien d’autre qu’un meurtre symbolique. Mais s’il devient physique, le meurtre relève de la
justice.

C’est par ses vocations contradictoires que la famille est le centre d’apprentissage de la norme et de l’a-norme. La perversion est simplement le prolongement de la conduite normale. La famille est la première institution qui localise, enferme, cache le MAL.

La prison ou l’asile localiseront, enfermeront, cacheront le mal social que la famille n’aura pas su – pas pu – endiguer. La famille est la première prison sociale et la justice est la suprême autorité familiale. Il y a une continuité institutionnelle entre famille-justice-prison. Mêmes fonctions. Mêmes effets.

Comme la prison, la famille est génératrice de violence. Comme la famille, la prison est génératrice de névrose. Lieux d’enfermement l’une et l’autre, lieux d’« éducation » aussi, lieux de la honte, du secret et des plaisirs de l’interdit, lieux qui appellent à y revenir, la famille et la prison se suivent, se complètent, se renvoient l’une à l’autre des individus de plus en plus mutilés, de plus en plus éteints, de plus en plus morts.

Comme la prison, la famille est à détruire… pour vivre. Les délits familiaux ne sont pas plus monstrueux que le quotidien familial, sa violence, son sadisme, sa vocation de mort. Pourquoi faudrait-il condamner les accès de fièvre, lorsqu’on entretient la maladie ?