La fureur d’une femme fait peur.

Blandine Lejeune a écrit : (…) Les femmes ont davantage leur place dans les métiers qui touchent à la vie, à l’enfance, à l’éducation, à la famille. Elles dérangent dès qu’elles côtoient la mort, le sang, la violence. (…) Cependant la fureur d’une femme fait peur, je l’ai souvent constaté. La colère d’une femme est immédiatement perçue comme de l’agressivité. Or de l’agressivité à l’hystérie, il n’y a qu’un pas que les hommes franchissent allégrement. (…) Et si l’on considère l’ambition chez un homme comme une qualité, chez une femme, elle est synonyme d’arrivisme. Eh bien soit, j’étais arriviste. (…)

Extraits :

Je suis avocate pénaliste, avec un e s’il vous plait parce qu’il est le sceau de ma différence, je suis une femme dans un milieu d’hommes. Et, j’ai même envie de le préciser, d’hommes misogynes, qu’il s’agisse de quelques confrères qui ne voient pas la féminisation de la profession d’un bon oeil ou de certains délinquants pour qui les femmes sont forcément moins compétentes que les hommes. Nous sommes en effet une minorité de femmes au sein de la profession d’avocat à exercer la spécialité de droit pénal. Alors que le métier d’avocat se féminise à la vitesse du son, pourquoi sommes nous si peu de femmes pénalistes ? Pourquoi la plupart d’entre nous préfèrent-elles se spécialiser dans le droit de la famille ou le droit du travail ?

Le quotidien d’un pénaliste, c’est le droit pénal, les cours d’assise, en conséquence les crimes. On doit défendre des hommes ou des femmes qui ont donné la mort, parfois dans des conditions effroyables. Il faut faire face à ce que l’humain comporte en lui de plus vil, de plus abject, et s’efforcer de le comprendre. On doit savoir donner à la barbarie un visage humain. Il faut savoir gérer les audiences qui se terminent très tard, les heures d’attente dans les parloirs des prisons, la tension des audiences, les incidents avec les juges. Que de jeunes avocates prometteuses ai-je entendues dans les cours d’assises. Mais elles finissent généralement par préférer l’équilibre de leur vie de famille à l’adrénaline des procès d’assises !

Je ne compte plus le nombre de femmes qui m’ont dit, peut-étre avec une pointe d’admiration, mais aussi en exprimant une certaine répulsion : “Mais comment fais-tu pour exercer un métier pareil ? Moi je ne pourrais pas.”

Jamais un homme ne m’a tenu de tels propos, et jamais on ne ferait cette réflexion à une sage-femme ou à une chirurgienne. Les femmes ont davantage leur place dans les métiers qui touchent à la vie, à l’enfance, à l’éducation, à la famille. Elles dérangent dès qu’elles côtoient la mort, le sang, la violence. Si la profession de sage-femmes commence à s’ouvrir aux hommes, elle reste une affaire de femmes, comme la guerre reste une affaire d’hommes.

Mais il existe toujours une  minorité de femmes ou d’hommes pour bousculer les usages. Je fais partie de cette minorité. Je n’en tire ni fierté ni gloire, je revendique simplement le droit d’avoir les yeux, la sensibilité, l’instinct d’une femme. Je n’ai jamais essayé de revêtir un costume d’homme pour exercer ma profession. En revanche, il faut bien admettre que la délinquance est encore majoritairement masculine. Le milieu des malfrats est un univers d’hommes, où les seules femmes admises sont leurs compagnes.

(…)

Cependant la fureur d’un femme fait peur, je l’ai souvent constaté. La colère d’une femme est immédiatement perçue comme de l’agressivité. Or de l’agressivité à l’hystérie, il n’y a qu’un pas que les hommes franchissent allégrement.

C’est un évènement cocasse qui m’a dait comprendre pour la première fois que mon tempéramment me placer sur le terrain des hommes. (…)

J’assistais l’un de ses clients chez un juge d’instruction. C’était l’un de mes premiers interrogatoires et mon employeur m’avait recommandé de me faire respecter par le juge, de m’imposer. Le client fit grise mine en me voyant arriver. On pouvait s’y attendre. Il espérait la présence du maître et non pas celle de sa subordonnée. J’eus beau tenter de te rassurer, il me toisa avec morgue. Non seulement son avocat était absent, mais de surcroît il lui envoyait une femme, jeune, autrement dit sans aucune expérience. Il fallait que je fasse mes preuves. Et même doublement, puisque je cumulais à ses yeux deux handicaps : être jeune et être femme.

L’interrogatoire débuta. Le juge posa une question qui n’avait strictement rien à voir avec les faits pour lesquels il était chargé d’instruire. Je lui fis la remarque. Pour toute réponse, il me délivra un sentencieux :

-Maître, vous n’avez pas la parole !

-Non, je sais, c’est justement pour cela que je la prends, Monsieur le juge.

Interloqué par mon aplomb, il posa à nouveau sa question à l’inculpé. J’intimais à mon client l’ordre de ne pas répondre. Je le vis sourire, amusé par cet échange incongru. Le juge insista, mais le client se contenta d’un : “J’obéis à mon avocat.”

Le juge fit alors acter par son greffier :

-Sur intervention de Maître Lejeune, refuse de répondre à la question.

Mon objectif était atteint. Le reste ne m’importait guère. L’interrogatoire s’est poursuivi  sans autre incident. Lorsque, à la porte du cabinet du juge, j’ai salué le client, celui-ci me lança :

-Eh bien, maître, pour une femme, vous avez des couilles !

Cela me fit rire bien-sûr, tout comme les deux gendarmes qui avaient assisté à la scène. Mais cela me fit aussi réfléchir… Pourquoi associe-t-on le courage ou le cran à cette partie intime de l’anatomie des hommes dont les femmes sont dépourvues ?

(…)

Avec moi, ils ne montraient qu’indifférence. Je n’étais plus l’épouse d’un journaliste. Et puis surtout j’étais ambitieuse. Et si l’on considère l’ambition chez un homme comme une qualité, chez une femme, elle est synonyme d’arrivisme.

Eh bien soit, j’étais arriviste. En tout cas, je suis devenue ce que je rêvais d’être : une femme libre. Libre parce que je n’ai jamais eu peur de dire ce que j’estome devoir dire. Et parce que je ne crains pas de déplaire. Peut-être que cette liberté dérange.

(…)

Malgré la fatigue, les devoirs à surveiller, le rituel du coucher, l’histoire à raconter, les “encore cinq minutes, maman, on t’as presque pas vue”, les papiers d’école à signer, le chèque de la cantine à prévoir, le linge à sortir de la machine à laver, malgré tout cela, je suis heureuse de serrer chaque jour mes enfants dans mes bras. Et s’il m’arrive d’être découragée au point de vouloir tout laisser tomber, de faire une fugue comme une adolescente en crise, de me cacher, de ne plus décrocher mon téléphone, de me couper du monde et de toutes ses agressions, la réalité s’impose toujours comme une évidence inéluctable. J’ai deux enfants et je souhaite leur offrir ce qui m’a manqué le plus losque j’étais petite : la sécurité. (…)

[Blandine Lejeune est la dernière d'une famille ouvrière de 10 enfants]