Ida Beaussard.

Blandine Lejeune, son avocate, nous explique.

L’affaire Ida, extraits.

(…) Le père Beaussart était connu pour ses engagements néo-nazis. Il était responsable régional d’un parti d’extrême droite : le Parti national des forces européennes. Régulièrement, la presse parlait de lui à propos de ses comparutions devant les juridictionnelles, qui lui avaient valu plusieurs condamnations pour incitation à la haine raciale. Que sa propre fille de dix-sept ans lui ait tiré une balle dans la tête pendant son sommeil avait attiré les journalistes de toute l’Europe.

(…)

Je m’attendais à trouver une fillette accablée par sa détention, meurtrie par l’acte qu’elle avait commis, et déchirée d’être séparée de sa mère et de ses soeurs. Au lieu de cela, je rencontrai une jeune fille souriante et même, j’ose l’écrire, sereine. Elle avait tué son père dans le seul souci de protéger sa soeur Christine en fugue depuis quelques jours, à qui le père avait promis les pires tortures.

Une corde était prête dans la cave pour la pendre par les pieds. Le pistolet, chargé, était posé sur le carillon du salon, et destiné au premier qui verrait Christine. Ordre était donné à toute la famille de lui tirer une balle dans la jambe pour l’immobiliser. Une fois le sort de Christine réglé, le père avait promis de faire sauter toute la famille avec une grenade quadrillée qu’il avait cachée dans une bouteille de gaz trafiquée et que les gendarmes retrouveront sur les indications d’Ida.

Ida m’a raconté tout cela calmement, n’omettant aucun détail. Elle n’avait fait que ce que sa conscience lui avait dicté, tout simplement. Elle avait sauvé sa soeur d’une mort programmée. Elle avait protégé sa mère et ses petites soeurs. Elle n’avait donc aucun remords.

Le père Beaussard était connu pour sa violence. J’avais assisté un jour à une audience correctionnelle au cours de laquelle il comparaissait pour coups et blessures volontaires. La victime était un de ses voisins agriculteurs contre qui Beaussard avait lâché ses chiens, deux bergers allemands répondant aux doux noms de Wolf et Eva. Beaussard était un molosse d’un mètre quatre-vingt-dix, taillé comme une armoire normande, portant treillis et rangers.

(…) Christine, la fugueuse, qui, venait de m’apprendre Ida, avait poussé l’affront jusqu’à tomber amoureuse d’un jeune homme juif.

(…) Quand bien même elle avait tué son père, je savais qu’elle avait agi en état de légitime défense. Il avait beau être endormi quand elle avait appuyé sur la détente, c’est lui qui avait chargé et même armé le pistolet, expliquant à la petite Ida qu’il n’y avait plus qu’à appuyer. Le maniement de l’arme, c’est lui qui le lui a appris, pensant que la balle irait se loger dans le genou de Christine, pour l’immobiliser.

(…) Près de trois années se sont écoulées. Trois années de foyers, de galère, de nuits sous les ponts pour Ida. Puis la naissance d’une petite Denise qu’elle a eue avec un certain Louis, compagnon d’infortune rencontré au foyer.

(…) Le procès d’Ida s’annonce comme un procès très médiatique, quoique se déroulant à huis clos comme la loi le prévoit, puisque Ida était mineure à l’époque des faits.

(…) Dans le hall d’entrée, nous croisons la mère d’Ida ainsi que Mathilde, sa soeur aînée. (…) Elles embrassent Ida, puis se dirigent vers un groupe de personnes dont le crâne rasé laisse peu de doutes sur leur appartenance politique. D’ailleurs, Ida m’a prévenue : sa soeur Mathilde vit avec un membre du PNFE. Sa mère également. Quant à Christine, elle s’est installée en Afrique du Sud, elle aussi avec un membre du parti d’extrême droite. Elle n’est donc pas présente au procès de sa soeur. Ida semble en être très affectée, d’autant qu’elle n’a pas revu Christine depuis la mort de leur père.

(…) Personne ne s’est constitué partie civile pour jean-Claude Beaussard. Il n’est donc pas représenté par un avocat. La stratégie du PNFE s’annonce : il faut que ce procès soit celui d’un drame familial, surtout pas celui de l’extrême droite. Moins on parlera des idéaux fascistes de Jean-Claude Beaussard, mieux ce sera pour la réputation de leur parti.

(…) Elle n’a jamais partagé les idéaux fascistes de son père, mais l’appartenance de celui-ci à un parti d’extrême droite donne au procès une autre dimension. C’est une toile de fond que je ne peux pas effacer, même si Ida n’a pas tué son père parce qu’il vénérait Adolf Hitler. C’est bien plus subtil et complexe que cela.

(…) Madame Beaussard sera le témoin capital du dossier. C’est elle qui sauvera sa fille.

Avec beaucoup de dignité, elle décrit le quotidien, les coups, la folie de son mari, sa violence qui s’abattait quotidiennement sur sa fille Ida.

-Pourquoi plus particulièrement sur Ida ? demande la présidente.

-Parce qu’elle était faible. Elle avait un souffle au coeur, elle ne pouvait pas courir, elle ne pouvait pas jouer les petits soldats comme ses soeurs aînées. Elle était devenue son souffre douleur.

-Mais, madame, vous pouviez divorcer !

Elle se met à pleurer.

-Sans travail, avec mes cinq filles, dont un bébé de quinze mois ! Je serais allée où ? Il m’aurait retrouvée. Ils nous aurait tuées toutes plutôt que de divorcer. Il me l’avait souvent dit. Plus personne n’osait nous aider. Il terrorisait tous ceux qui ont essayé. Pas un éducateur, pas une assistante sociale n’a jamais pu franchir le pas de notre porte.

(…)

-A la question relative à la culpabilité, il a été répondu non …